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Vers le royaume perdu de Méroé : des dieux, des temples, des béliers

compte-rendu de la conférence de Monsieur Vincent Rondot AEREA – jeudi 15 mars 2012, par Valérie Turmel

Béliers en cours de fouilleR.-P. Dissaux © SFDAS

Lors de cette conférence, Vincent Rondot a souhaité nous présenter son travail sur le site de fouilles d’el-Hassa, près de Méroé au Soudan, qu’il dirige, en nous parlant également des résultats récents dont ceux obtenues lors de la dernière campagne de fouilles qui a eu lieu du 25 octobre au 20 décembre 2011. Il fouille sur place à raison d’une campagne de 2 mois chaque année depuis 2000.

La civilisation de Méroé est à la fois une civilisation connue depuis toujours et assez mystérieuse. Cette région a toujours été considérée comme mythique. Les ruines datent du 1er s ap. J.C., époque gréco romaine. A cette époque-là, la région était appelée Ethiopie (qui signifie « visage brulé »). Rome commerçait intensément avec la région pour ses fourrures de fauves, l’ébène, l’or, les esclaves. C’était un partenaire économique capital.

Vincent RONDOT nous présente une photo de deux stèles qui montrent sur la première le dieu Apedemak, dieu lion, dieu guerrier, mais aussi dieu qui fournit la nourriture et en particulier les épis de sorgho et sur la seconde Ameseni sa parèdre qui porte sur la tête le disque lunaire avec un faucon dedans. Sur cette stèle trouvée en 1999, elle insuffle la vie à la candace, la reine qui est toujours une femme grasse.

El-Hassa - Vue aérienneR.-P. Dissaux © SFDAS

Situation géographique

La région de Méroé est une étape importante entre Le Caire et Khartoum. La première capitale du royaume de Kouch a été Kerma, puis la seconde Napata et enfin la dernière Méroé. Le site d’el-Hassa est près de Méroé, à une trentaine de kilomètres au sud. Le royaume de Méroé s’est développé de 275 av. J.C. à 370 ap. J.C., il est contemporain de l’Egypte Ptolémaïque et gréco-romaine.

Le sites archéologiques autour d’el-Hassa et de Méroé (Naga , Mousawwarat, Hamadab) sont principalement des sites urbains (settlement en anglais) par opposition aux sites funéraires, peu nombreux.

Cette région se situe à la latitude du Sahel, contrairement à l’Egypte qui est à la latitude du Sahara. La crue du Nil est toujours présente et est très spectaculaire même si le fleuve sort moins de son lit, assez encaissé, qu’en Egypte. Le rôle de la crue est donc moins important pour la fertilité du sol. Le Sahel n’est pas désertique, c’est un champ d’herbe avec des hafir, dépressions creusées à main d’homme pour capter l’eau. Grace à cela, loin dans les terres, les gens cultivent le sorgho (qui est offert aux hommes par le dieu Apédemak)

Le site d’el-Hassa est bordé par le Nil, à côté duquel on trouve la « gezira » : bande verte. C’est un site planté d’acacias. Il est entouré par une enceinte fait d’une haie d’épineux infranchissable.

Vincent  RONDOT nous montre des photos des gens qui travaillent avec lui au Soudan, les gardiens, leurs familles sans qui il ne pourrait rien faire. Des photos du site avant le début des fouilles en 2000, en 2005 (prise d’un cerf-volant) et en 2010 montrent le travail de dégagement accompli. Un indice permettait en 2000 de savoir qu’il s’agissait d’un site méroïtique : des fragments de briques cuites. Les briques cuites ne sont apparues qu’à partir du méroïtique et étaient réservées aux bâtiments de haut rang : temples, palais.

 

L’histoire du site

Le premier aventurier à être venu sur le site est Burckhardt (c’est lui qui découvrira Petra). Il a trouvé le site d’el-Hassa par hasard le 18 mai 1814 en cherchant à cacher ses dromadaires dans des buissons d’acacias. C’est le premier témoignage.

Puis en 1921, Linant de Bellefonds se rend sur place. En 1922, le minéralogiste Frédéric Cailliaud visite le site et en fait une description, précisant qu’on y voit un sphinx bélier. Cela nous permet de savoir qu’il y a là un temple à Amon.

En 1975, des paysans creusent un canal et trouvent une statue de bélier.

En 2000, Vincent RONDOT arrive sur place. Il entame des fouilles grâce au financement du ministère des affaires étrangères (comme les fouilles de Philippe Brissaud à Tanis et de Françoise Dunant dans l’oasis de Kharga). Il commence alors le dégagement du site.

 

Les étapes et les découvertes marquantes

  • 2000 : la première étape a été de dresser la carte topographique du site
  • 2002 : premières fouilles de site. Il fait 21 ha. Plusieurs solutions étaient possibles pour aborder le chantier. Vincent RONDOT a choisi de rechercher en priorité le temple à Amon. Il a effectué un premier sondage élargi et très vite il découvre une première structure avec une brique particulière. Elle est ronde d’un côté et possède un décrochement spécial. C’est une brique d’angle, un morceau de tore. Donc dès la première campagne, l’équipe découvre un angle du temple. Il s’agira ensuite suivre et dégager le temple pièce par pièce. La même année, dans le 3ème carré ouvert, Vincent RONDOT découvre une statue de bélier à côté de son socle. Elle fait partie du dromos du temple.
  • 2005 : 5ème campagne. A chaque campagne, le plan du temple est dressé et mis à jour. Cette année-là, l’autel est découvert dans le sanctuaire. A côté, des briques écroulées sont encore liées les unes aux autres, cela s’appelle de briques en connection. Une autre brique présente est rainurée par trois marques de doigt de l’ouvrier. C’est pour permettre au mortier de mieux tenir. Ces briques proviennent d’une voute écroulée qui est tombée là et n’a pas été déplacée depuis. Le sanctuaire était donc vouté et ces briques montrent que tout ce qui est en dessous est inviolé. Le dégagement se fait en plusieurs étapes : la truelle, puis on balaye et on dégage au pinceau avec prise de photos à chaque étape. Beaucoup d’objets ont donc été découverts dans la fouille du sanctuaire :
    • Une coupe cassée mais complète. Elle se trouvait devant l’autel  sur une pierre en fer à cheval
    • Une statuette de déesse. C’est une déesse tenant son sein : Isis lactans. C’est surement une importation égyptienne (qui montre qu’il y avait des échanges entre les deux royaumes)
    • découvertes d’armes néolithiques
    • fragment d’un buste finement sculpté. L’année suivante, le bas de la statue sera trouvé. Il comporte des hiéroglyphes égyptiens. Le dieu représenté est Amon-Ré, associé à sa parèdre Mout, la grande déesse de l’Icherou, lac en forme de lune qui apaise la déesse à Karnak. L’Amon de Karnak est à tête humaine alors que l’Amon soudanais est à tête de bélier. Ici à el-Hassa, les deux Amon partagent le sanctuaire.
    • Un bijou montrant une façade d’un naos avec un bélier portant un disque lunaire dedans. C’est un Amon lune
    • Autre trouvaille, une tête en bronze. Elle a été merveilleusement restaurée par le laboratoire Valedra (filiale d’EDF). Le résultat est spectaculaire et ils ont pu découvrir la composition du bronze, la technique utilisée : fonte à la cire perdue… Il s’agit surement d’une reine. C’est un buste sans bras avec un très long cou. Il est creux pour être fich sur une hampe. Il s’agit surement d’un buste de candace. Une énigme, elle semble avoir les yeux fermés.
    • Un scarabée à tête de bélier d’importation égyptienne
    • Dans le matériel liturgique, on trouve des concrétions naturelles. Une boite contenant 600 pierres similaires a été trouvée au Gebel Barkal. Ces pierres ont des formes étranges.
    • Une pierre d’offrandes en forme de croix ankh.
    • Une hache votive. Les méroïtes allaient fouiller dans les tombes vieilles de 4000 ans et les réutilisaient les objets pour leur culte.
  • 2006 : la solution et le plan du temple. Des discussions au sein de l’équipe sont nécessaires pour échanger sur l’interprétation de ce qui est trouvé. Le temple est composé des 9 salles en damier, avec un pylône devant et le sanctuaire à l’arrière à l’extérieur. A l’intérieur, des murs sont excentrés par rapport aux fondations en-dessous. Creuser pour trouver les fondations a permis de trouver l’explication : le temple à 9 cases est un temple plus ancien qui a été recouvert par celui découvert lors de la fouille. Le temple ancien a été agrandi au fond pour créer le sanctuaire et des murs intérieurs ont été déplacés pour créer l’accès au sanctuaire. Cela abouti au plan du 2ème temple. On ne sait pas si le 1er temple était lui aussi lié à Amon. Une des interprétations possibles est que le temple a été modifié pour lui donner un aspect plus égyptien, plus proche des temples à Amon égyptien. Un des buts de Vincent RONDOT va être de démontrer cela dans les années à venir.
  • 2008 : l’allée de dromos. Cette année-là, 3 statues de bélier ont été découvertes. Au total, 6 béliers ont été trouvés : 1 en 1975, 1 en 2002, 3 en 2008 et 1 supplémentaire en 2010.
  • 2011 : Le site de Naga, dans la même région, est fouillé par une équipe allemande. On compare souvent el-Hassa à Naga pour aider à comprendre le site. A Naga, des béliers sur leur socle constituent une allée processionnelle avec un kiosque au milieu (et 3 paires de béliers devant et derrière le kiosque). A Naga, un autel monumental est à l’entrée du dromos. Les plans des deux temples étant similaires, cet autel a été recherché à el-Hassa en 2011. Le plan général des deux temples a donc pu être dressé :
    • Autel monumental
    • Rampe
    • Allée processionnelle avec les béliers
    • Kiosque
    • Suite de l’allée processionnelle avec les béliers
    • Temple
    • Chapelle adossée

 

Les béliers sont une mine de renseignements pour en apprendre plus sur l’histoire de l’art. Sur les deux sites d’el-Hassa et Naga, il manque la statue royale entre les pattes des béliers. On les a trouvées à part ; les statues ayant été détachées. La différence entre les béliers des deux sites est le rendu du pelage. A el-Hassa, il est en écailles de poisson alors qu’il est en volutes à Naga. A Méroé, il est aussi en volutes. Dans l’art, tout est codifié. Il y a donc une raison à cela. Les béliers des temples de Kawa (datant du roi Taharqa : 690-664 av. J.C.) et du temple de Soleb, construit par Aménophis III (1390 av. J.C.) ont une fourrure à l’aspect naturel. L’explication de Vincent RONDOT est qu’à el-Hassa on a voulu revenir aux temples les plus anciens. La base des béliers d’el-Hassa comporte des hiéroglyphes. On n’en connait pas d’autres comme cela. C’est un mélange de hiéroglyphes égyptiens et méroïtiques. Ce sont les plus belles inscriptions royales méroïtiques. Il y a entre autre un disque qui contient des écritures cursives. Il existe 23 signes hiéroglyphiques avec leur équivalent en écriture cursive. En comparant les écritures (qui évoluent au fil du temps) et les noms des rois, on peut réussir à les classer et obtenir une paléographie. Les textes ont été étudiés par Claude Rilly. Il a pu déchiffrer le nom d’un roi sur les socles de béliers : nebmaâtrê Amanakhareqerema. Depuis, on a découvert deux autres temples dédiés à ce roi. Ils sont écroulés mais il reste de blocs décorés. Il pense aussi que Tabakha serait le nom antique d’el-Hassa (grâce aux textes sur les socles de béliers).

 

  • 2010 : expertise des béliers. L’expertise a été faite par une collègue allemande et des restaurateurs allemands. Un des béliers est fendu en trois. Il n’est pas transportable
  • 2011 : la restauration du bélier fendu en trois. Les morceaux ont été séparés, des gougeons en fibre de verres ont été introduits, puis les parties ont été collées entre elles. L’épiderme de la statue a été aussi renforcé pour supporter d’être à l’air libre. Chaque statue pèse 600 à 700 kg. Après la restauration, le bélier peut être transporté. Ils ont été alignés les uns à côté des autres et protégés par une casemate en briques avec un toit en zinc.

 

L’avenir

On va commencer à entrer dans la publication car on commence à avoir assez d’éléments mais il reste des vérifications à faire.

Il est prévu lors de la prochaine campagne de rouvrir le sondage près du pylône pour mieux le comprendre.

Autre projet : fouiller un bâtiment qui est surement un palais royal.

La fin de Méroé reste un mystère. Pourquoi le pouvoir méroïtique s’est-il affaibli ?

A l’entrée du temple des corps ritualisés ont été trouvés : il reste la tête et les os les plus longs. Pourquoi ? Les années à venir permettront peut-être des répondre en partie à ces questions.

 La présentation de Vincent RONDOT se termine par une photo de toute l’équipe, qui compte environ 40 ouvriers et une citation de Pline : « il y avait un temple très saint à Haammon dans la cité (Méroé) et des sanctuaires lui étaient consacrés dans la région ». Le travail de Vincent RONDOT et son équipe consiste en fait à retrouver ce que nous a décrit Pline.

 Pour en savoir plus :

http://www.elhassa-lefilm.com/

http://www.clio.fr/securefilesystem/VRondot_El-HassaPrixClio2011(1).pdf

 

Pour aller plus loin, un superbe documentaire en DVD est disponible. Edité par B'n'T Communication, il raconte durant une heure la fouille du site de el-Hassa, les doutes, les problèmes mais aussi comment et pourquoi el-Hassa est un site majeur pour l'Histoire du Soudan ! Pour en en savoir plus : http://www.elhassa-lefilm.com/

(prix : 20 euros)

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