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La carte des mines d’or du Ouadi Hammamat

Unique carte géographique de l’ancienne Egypte, elle constitue un des trésors du musée égyptien de Turin (Italie). Ce papyrus, surnommé « carte des mines d’or », est malheureusement fragmentaire : deux gros morceaux et des fragments plus petits. Les chercheurs ne cessent de débattre sur ce document. Est-ce véritablement une carte géographique ? Indique-t-elle des mines d’or ? Pourquoi un scribe l’a-t-il dessinée ? Vous allez aller de surprise en surprise !

Par François Tonic (article paru dans Pharaon Magazine n°15 (2013) 

Nous dédions cet article à l’égyptologue Michel Baud, disparu en septembre 2012. 

Une découverte tumultueuse

Notre histoire débute en 1814 lorsqu’un rouleau de papyrus, représentant vraisemblablement une carte, apparaît lors de « fouilles » dans une tombe de Deir el-Médineh, le village des ouvriers sur la rive gauche de Louxor. Des agents à la solde du consul général français, Bernardino Drovetti, le récupère. Durant 7 ans, de nouveaux morceaux du papyrus circulent…

Le document fait ensuite partie d’un très gros lot d’antiquités, d’abord proposé au roi Louis XVIII qui refuse de les acheter, pour ensuite être acquis par le Prince de Piémont qui l’offre au musée de Turin dès 1824. Longtemps, les chercheurs pensèrent que les trois morceaux principaux étaient des papyrus distincts. Finalement, il fut admis qu’il s’agissait du même et unique papyrus…

Aujourd’hui, il mesure plus de 2,8 mètres, pour une hauteur de 41 centimètres. Il est écrit et décoré des deux côtés. Ce document exceptionnel fut découvert dans la tombe du scribe de la Tombe (la Tombe fait référence à la Vallée des Rois), Amennakhte, fils d’Ipouy (env. 1160 av. J.-C.). Il vécut sous le règne du pharaon Ramsès IV.

Une carte pleine de ressources !

Cette carte propose une géographie et une géologie détaillées d’une section d’environ 15 km du OuadiHammamat. Ouadi (1) Hammamat signifie « la vallée des bains ».

Le Ouadi Hammamat est une percée naturelle à travers les montages de l’Est reliant la vallée du Nil à la Mer Rouge. L’entrée du OuadiHammamat se situe près de l’antique ville de Coptos (au Nord de Louxor) et débouche près de la ville portuaire moderne de Quseir. Cette zone possède des mines d’or et des carrières de différentes pierres très prisées des Égyptiens pour leur finesse : la Grauwacke (la pierre de Bekhen des Égyptiens – seule carrière de l’Ancienne Égypte) et le grès. La région est également riche en schiste, serpentinite et granite. 

On distingue dès le premier regard les nombreux détails de la carte en différentes tailles et coloris : rouge, noir, des chemins, des reliefs, le plan d’une construction, et de nombreux textes. La carte distingue nettement deux zones du Ouadi Hammamat : à gauche, une zone assez claire, avec des bâtiments et à droite, une zone sombre où le noir domine. 

Nous verrons plus loin que le moindre détail correspond à un élément précis du terrain ou de la géologie.

Comprendre le paysage et la géologie de la carte

La carte s’organise autour de deux axes « routiers » très clairs, un en haut et un en bas : le premier tourne vers le haut de la carte, tandis que le second, traverse l’ensemble du document de gauche à droite. Plusieurs autres routes sont indiquées mais elles sont secondaires, hormis une route reliant les deux axes principaux.  

Le scribe a laissé en couleur naturelle le papyrus. A gauche, nous voyons très clairement des formes roses, des sortes de triangles, pointant soit vers le haut, soit vers le bas. Ce sont des montagnes. En réalité, ce sont les montagnes du ouadi qui sont représentées de part et d’autre de la vallée, en plan.

Ainsi les repères A, B, C, D sont des montagnes. La représentation peut paraître bizarre mais pour le scribe, il s’agissait de représenter un paysage réel. Donc les routes sont bordées de montagnes comme dans la réalité. Mais la forme des montagnes ne correspond pas à la forme réelle de celles que l’on voit dans l’ouadi, à une exception près : celle qui se trouve au dessus des petites maisons et qui présente des bandes brunes rejoignant le sommet. D’après Harrell et Brown (voir bibliographie), il s’agit d’une série de collines situées près de ces maisons de mineurs qui présentent des filons quartzifères exploités pour l’or qu’ils renferment. La couleur sombre (noire) de la partie droite signifie que l’on change de nature géologique : les montagnes sont constituées de basalte, de bekhen et de schiste. 

On peut observer deux types de routes : celles qui comprennent des pointillés et les autres : Cela signifie que les chemins n’ont pas le même « revêtement » : rocailleux avec les points ou sablonneux. 

Plusieurs constructions sont indiquées :

-      un grand rectangle blanc : un temple

-      une stèle dédiée à Séty Ier (Men Maât Re)

-      des cabanes d’ouvriers

-      et deux ronds : un puits et une étendue d’eau.

Est-ce réellement une carte des mines d’or : la réponse est dans le texte !
Depuis sa découverte, cette carte est appelée la carte des mines d’or. Certaines légendes, décrivant les montagnes, parlent effectivement d’or. Mais sur la partie droite de la carte, un texte fournit un compte-rendu d’expédition : aller dans les montagnes (les carrières) contenant de la pierre bekhen (depuis une mine d’or), rapporter la pierre et l’amener à Thèbes (Louxor moderne) pour une statue royale, qui ne fut jamais terminée. Bref, si une mine d’or est indiquée, ce n’est pas le but de l’expédition, ni l’objet de la carte… 

Faudrait-il chercher ailleurs l’utilité de cette carte ?

Michel Baud pensait que cette carte est un guide pratique, une sorte d’itinéraire, pour aller d’un point A à un point B et en rapporter la fameuse pierre de Bekhen. Tout serait fait pour établir un parcours fléché : montagnes, indication de constructions, les routes, les légendes explicatives, etc. 

Une carte Est-Ouest ou Ouest-Est ?

Comment est orientée la carte ? Comment la prendre en main ? Comment la lire ? Le texte décrivant le premier axe principal a posé de sérieux problèmes : « chemin qui conduit au Yam ». Yam est un mot qui fait référence à une étendue d’eau (rivière, étang, lac, mer, etc.). Beaucoup d’égyptologues, anciens et récents, le traduisent par Mer Rouge. Mais comme nous l’avons vu plus haut, les textes parlent de Thèbes (Louxor)  et de rapporter une pierre à Thèbes et non en Mer Rouge. Michel Baud privilégie donc Yam = Nil, la vallée du Nil. Georges Goyon (1949) penchait déjà pour cette explication. Il s’appuie notamment sur le fait qu’une autre route est appelée « autre chemin qui vient de Yam ». Il a alors comparé les indications géographiques de la carte aux relevés anglais de la région qui indiquent une route reliant plus directement Louxor au Ouadi Hammamat

La carte serait orientée grosso modo, d’Ouest en Est, avec le haut de la carte pointant vers le Sud ! Cette analyse est confirmée par l’indication d’un grand puits. Ce puits serait le puits du Bir Hammamat. Cela signifierait que depuis la vallée du Nil, l’expédition arrive au Oudi Hammamat par le « chemin qui conduit au Yam », puis suit un itinéraire précis jusqu’à la carrière de pierre. 

Question : lit-on la carte de manière linéaire, c’est à dire de gauche à droite, sans interruption grâce aux repères visuels et aux textes explicatifs de la carte ? 

On inverse la carte !

Le scribe a représenté sur sa carte ce qu’il voyait lui et ce qu’une personne allant sur place pouvait voir. Quand il prend le « chemin qui conduit à Yam », il peut voir tout l’environnement que la carte décrit parfaitement : le puits, les cabanes des ouvriers, les montagnes, les accès aux ouadis, les flancs de montagnes avec les éboulis, etc.

Pour rejoindre la bonne route, notre voyageur doit prendre le chemin de droite, longeant une montagne où on trouve une stèle royale. Après une courte marche, il arrive au 2eaxe principal de la carte, menant jusqu’à la carrière. Mais là, comme l’analyse Michel Baud, on change d’environnement : la carte montre des montagnes avec uniquement des sommets vers le bas ! Et non des montages des deux côtés de la route. Pourquoi ? Autre détail, qui a une importance capitale, la légende numérotée 12 est inversée ! Et si on observe très attentivement le long chemin tacheté, deux arbres ont la tête à l’envers ! Sont-ce des facéties du scribe ? 

Pour Michel Baud, c’est à ce moment là qu’il faut retourner la carte pour placer la légende et les arbres inversés, dans le bon sens de lecture ! Nous avons fait l’expérience et effectivement, cela paraît tellement logique ! 

Au carrefour avec le 2eaxe principal, nous prenons maintenant à gauche, en direction du bloc de pierre à récupérer, en serpentant entre les montagnes noires. Nous lisons maintenant l’unique légende dans le bon sens, « montagnes de l’argent et de l’or »… 

Puis, il suffit de suivre la route en direction des montagnes noires avant d’atteindre le but de l’expédition : un bloc de pierre qui est visiblement dessiné en très gros sur le dernier fragment. Pour Michel Baud, cette carte était nécessaire pour rejoindre le lieu d’extraction, la zone était sans doute peu fréquentée. D’ailleurs, un simple regard suffit : la longue route bordée de montagnes noires ne possède aucun détail, aucune installation. Les Egyptiens la connaissaient mais cette région était exploitée épisodiquement contrairement à la région de gauche connue. 

Un mystérieux rectangle noir !

Tout à droite de la carte, on distingue nettement un rectangle noir, traversé par le chemin vers les carrières. Quelle est la nature de ce rectangle ? Pour certains égyptologues, il s’agissait d’une forteresse, celle de Coptos. Car de nombreux égyptologues disaient que la gauche de la carte partait de la Mer Rouge et la droite allait en direction de Coptos… Georges Goyon, en 1949, a démonté cette hypothèse. Les textes autour du rectangle indiquent des dimensions, les dimensions de la pierre à rapporter à Thèbes : à peine 1,60 mètre de longueur et une des légendes évoque explicitement le transport d’un bloc de pierre pour une statue royale…

Pourquoi le scribe a-t-il représenté un bloc de pierre de petite taille aussi grand sur son plan ? L’explication est assez simple : « ce n’est là, je pense, qu’un artifice de dessin dont il existe de nombreux exemples dans l’art égyptien : la pierre ou probablement la statue royale ébauchée, l’objet et le but de tout l’ensemble du plan, est représenté en taille héroïque, le reste de la carte étant dessiné à l’échelle normale » (Goyon, 1949, page 51). 

Quelle est la région cartographiée ?

Une des difficultés de cette carte est de déterminer les régions du Oudi Hammamat. Le grand puits, élément sur lequel s’articule toute la partie gauche de la carte, avec son environnement, serait le Bir Hammamat, nous l’avons vu, mais tout le monde n’est pas d’accord. La mine d’or et les cabanes d’ouvriers correspondraient bien à la zone du Bir Fawakhir, célèbre dès les pharaons pour ses mines souterraines et les riches veines de quartz aurifère. 

L’axe routier du haut partirait vers le Bir el-Sid, et la longue route serpenterait dans le reste du Oudi Hammamat. Le cercle rayé près de la stèle est une étendue d’eau :Georges Goyon (dès 1949) l’a identifié comme le Ouadi el-Chagg..  

Pour conclure

Le nom même de cette carte est définitivement incorrect. Car la carte n’a pas pour but d’indiquer les mines d’or du Ouadi Hammamat mais de fournir un itinéraire précis menant d’une zone d’exploitation de l’or à une carrière de pierre de Bekhen. Les propositions de Michel Baud sur la double orientation de la carte sont à la fois passionnantes et d’une logique imparable. 

Nous remercions Raymond Betz pour ses remarques et la relecture du texte. 

 

(bibliographie)

Michel Baud, la représentation de l’espace en Egypte ancienne, dans BIFAO 90, 1990

Georges Goyon, le papyrus de Turin dit des mines d’or et le Wadi Hammamat, dans Annales du Sservice des Aantiquités de l’Égypte 59, 1949

James A. Harrell et V. Max Brown, The world’s Oldest surviving Geological Map : The 1150 B.C. Turin Papyrus from EgyptJournal of Geology vol. 100, n°1, janv. 1992 p. 3-18. 

 

(notes)

(1) ouadi ou wadi (anglais), lit d’une rivière asséchée. Exemple : la Vallée des Rois à Louxor est constituée de plusieurs ouadis

 

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